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Archive for novembre 2012

« Pierre Albert-Birot et le Château des Poètes », dans Architecture, littérature et espaces, textes réunis par Pierre Hyppolite, préface de Philippe Hamon, Limoges, PULIM, coll. « Espaces humains », 2006, 513 p., p. 265-276.

Grand lecteur de Chrétien de Troyes, Albert-Birot connaissait le château de « La Joie de la Cour », à la fin d’Érec et Énide, celui de la Pesme Aventure, dans Yvain le chevalier au lion ; je pense aussi au mystérieux château où Perceval va suivre la procession du Graal (Perceval)[1] ; il faudrait rappeler encore leurs contemporains, les liciers[2] à l’imagination lyrique ou les enlumineurs qui, peu soucieux de rendre un réel brutal le transfiguraient par le jeu libre et précis de leurs pinceaux, jouant avec des couleurs immatérielles. À la Renaissance, autre référence évidente, Le Songe de Poliphile[3], qui nous renvoie au grand hexagone de l’abbaye de Thélème :

[…] à chacun angle était bâtie une grosse tour ronde à la capacité de soixante pas en diamètre, et étaient toutes pareilles en grosseur et portrait […] le tout bâti à six étages, […]. Le second était voulté à la forme d’une anse de panier ; le reste était embrunché de guy de Flandres à forme de culz de lampes, le dessus couvert d’ardoise fine, avec l’endoussseure de plomb à figures de petitz mannequins et animaux bien assortis et dorez […] Le dedans du logis était sus gros piliers de cassidoine et porphyre […] belles galeries, longues et amples, ornées de peintures, de cornes de cerfs, licornes, rhinocéros, hippopotames, dents de éléphants et autres choses spectacles.[4]

Rabelais demeure relativement sobre dans l’évocation du lieu, plus sensible à ceux qui vont peupler l’édifice merveilleux, mais nul doute que nous sommes dans le même registre, et que la verve d’Albert-Birot soit à rapprocher de celle de Rabelais.


[1] Précisons que le Château des Poètes, à l’inverse, est un château « heureux », et que l’épisode manifeste d’abord l’allégresse du héros et de l’auteur.

[2] Jean Lurçat a plusieurs fois fait appel à Pierre Albert-Birot pour qu’il lui compose de brefs poèmes à insérer dans ses tapisseries.

[3] Voir ci-dessus la communication de Frédérique Villemur, qui a bien préparé le terrain pour mon approche.

[4] Rabelais, Gargantua, chapitres 53 et 54. Il semble évident que la verve d’Albert-Birot soit à rapprocher de celle de Rabelais. Ils ont en commun bien des procédés langagiers.

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« Pour un art poétique », F, 1973, p. 37.

Cette solide formation classique, Pierre Albert-Birot ne la renia jamais, et sans doute lui permit-elle ses plus grandes audaces. Jusqu’à son dernier souffle, il aima passionnément certaines œuvres, – ses chers Grecs, ses chers Latins, mais aussi Saint Alexis, Saint Léger, Maurice de Sully, Marguerite de Navarre, Montaigne – référence quotidienne, vrai livre de chevet – l’Agrippa d’Aubigné des Tragiques qu’il sut me révéler par une lecture à haute voix bouleversée devant cette âpre grandeur, les poètes baroques du XVIIe siècle, la Marquise dont il trouvait le ton inimitable… Tous ces écrivains le touchent d’abord par l’accent, la langue, le style. Il se sent en famille avec eux. Il exprimera cette parenté en 1918 :

 Ô Poète toi qui crois créer

Autocompilateur ne vois-tu pas que ce que tu écris

Était déjà écrit dans l’immensité de toi-même[1]

 Seuls l’intéressent ceux qui puisent tout en eux.

Rappelons ici que le dernier grand travail qu’il entreprit fut, en 1963, le texte français du Parménide de Platon[2]. Il avait alors 87 ans. À l’aide d’une juxtalinéaire, il se précipita dans ce travail, avec une ardeur qui me stupéfia. Pendant six mois, il balaya littéralement toutes ses autres préoccupations, et se voua à cette tâche unique.


[1] La Joie des sept couleurs.

[2] Gravures de Poliakoff, éditions de la Rose des Vents.

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