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Archive for avril 2013

Compte-rendu de Poésie vivante. Hommage offert à Arlette Albert-Birot, textes recueillis et présentés par Carole Aurouet et Marianne Simon-Oikawa, Paris, Honoré Champion, 2012 (381 p.) par Isabelle Krzywkowski 

Pour que la curiosité insatiable et l’infatigable travail de passeur d’Arlette Albert-Birot ne s’éteigne pas avec elle le 2 juillet 2010, Carole Aurouet et Marianne Simon-Oikawa ont réuni certains de ceux qui ont eu la chance de la croiser, en leur demandant des articles qu’elle aurait aimé lire sur des poètes et des artistes qu’elle aimait. Et pour que sa voix, précise, ronde, chaleureuse, ne se taise pas, elles ont prolongé cet ouvrage par un précieux choix de ses travaux.

La première partie, « Avant-gardes : Pierre Albert-Birot et son temps », est consacrée à l’artiste qu’Arlette Albert-Birot n’a eu de cesse de mettre à la portée de tous. PAB est d’abord présenté dans le contexte de son époque : le panorama des trois années de la revue SIC (1916-1919) permet en particulier de mettre en évidence le réseau international dans lequel PAB évoluait, ses qualités de passeur, comme la reconnaissance dont il a fait l’objet : liens privilégiés avec les artistes italiens (Germana Orlandi Cerenza), catalans (Pascal Rousseau, qui invite à nuancer notre perception des avant-gardes, questionnées par le désir d’un « retour à l’ordre » dès l’immédiat après-guerre), japonais (Marianne Simon-Oikawa). Ces relations revêtent de multiples dimensions : accueil d’écrivains et d’artistes par SIC, comptes rendus des œuvres de PAB dans les revues étrangères, échanges d’ouvrages, etc. ; mais aussi évolution raisonnée, refus de l’embrigadement ou du déni radical de l’histoire : la « poésie vivante » défendue par Arlette Albert-Birot est bien aussi celle de PAB.

Un second ensemble se penche plus spécifiquement sur l’œuvre de PAB, son évolution (que Macha Daniel retrace à travers les dons faits par Arlette au MNAM / Centre Pompidou), la place centrale de Grabinoulor (Debra Kelly, Hélène Cazes), appréhendée à l’aune de l’œuvre dont il constitue la clef de voûte, et ses thèmes majeurs, en particulier le temps : Debra Kelly montre que son dépassement vers l’« Intemps » est une constante qui permet de vaincre la perte et d’abolir la mort, ce dont témoigne aussi l’élargissement des formes traditionnelles du deuil – le reliquaire, l’élégie – par l’offrande de « l’objet-livre » que constitue Ma Morte (Joëlle Pagès-Pindon).

Un troisième temps enfin s’intéresse aux rapports de PAB au théâtre : Geneviève Latour revient sur les mises en scène de Guillaume Apollinaire (celle de PAB pour Les Mamelles de Tirésias, celle d’Art et action pour Couleur du temps), à propos desquelles elle fournit de précieux détails. On y découvre un PAB préoccupé de renouveler le théâtre, même s’il ne perçoit peut-être pas les apports du Laboratoire d’Edouard Autant et de Louise Lara qu’il ne trouve pas assez « surréaliste ». Didier Plassard, enfin, réfléchit sur les liens entre théâtre et poésie dans l’œuvre de PAB, montrant comment le mode dramatique est « débordé » par l’imaginaire et la parole lyrique.

L’ensemble présente donc une synthèse intéressante de l’œuvre de PAB, entre futurisme, orphisme, cubisme et dada, en débat avec le classicisme ou le retour du réalisme, soucieux d’une articulation nouvelle de la littérature et de la peinture par le graphisme, la typographie, l’intérêt pour la matérialité du livre, réaffirmant sans cesse la liberté du créateur et la nécessité pour lui d’intervenir sur un monde imparfait – dessinant ainsi, aussi, les lignes de force d’une relation intellectuelle rare entre le poète et la jeune femme qui, non contente de défendre et de publier son œuvre, en réalisera les valeurs tout au long de sa vie par l’extraordinaire ouverture d’esprit dont elle a fait preuve à l’égard des poètes et des artistes.

C’est aussi cet échange que la seconde partie, « La Poésie dans tous ses états », reflète, en présentant des poètes contemporains de PAB et ceux qui ont été proches d’Arlette Albert-Birot : le Catalan Joan Brossa, dont la relation symbolique à l’acteur transformiste Leopoldo Fregoli se manifeste dans toutes les facettes de son œuvre, par le croisement incessant de la poésie et du théâtre, par sa réflexion sur le visuel et le sonore qui font singulièrement écho à la recherche de PAB (Montserrat Prudon-Moral) ; le parcours du Péruvien César Moro, entre bohême et engagement, entre français et espagnol (Philippe Ollé-Laprune) ; la « tentation du visible » chez Guillaume Apollinaire (Yves Peyré) ; le jeu entre les deux voix poétiques des Champs magnétiques, et le goût de Soupault pour une géographie du waste land réel ou imaginaire, qui s’appuie sur une écriture du mouvement et de la vitesse, proche elle aussi des recherches de l’époque (Emmanuel Rubio).

Un second temps réunit des études sur des poètes familiers d’Arlette Albert-Birot, et qu’elle a parfois contribué à faire connaître : Michel Deguy, Annie Cohen, Bernard Heidsieck, Loïc Herry, ainsi que le compositeur et vidéaste Robert Cahen. Exploration de la langue, dans son rapport au temps et à l’image (La Langue blanche des rouleaux d’écriture d’Annie Cohen présenté par Carole Aurouet ; « Robert Cahen ou les vies de l’archive » par Mireille Calle-Gruber), affirmation d’une « poésie-phénomène », « débarrassée du préjugé poétique » (Élodie Hemmer, à propos de Bernard Heidsieck), poésie comme « acte de résistance face à l’irrémédiable » (Madeleine Renouard, à propos de Loïc Herry) – voilà ce qui peut-être unit ces études et témoigne de la compréhension profonde, sans a priori ni normes préétablies, qu’Arlette Albert-Birot avait de la recherche et de la voix poétiques.

L’ensemble s’achève par un entretien où Lysiane Rakotoson, qu’Arlette Albert-Birot n’a pu connaître, évoque sa passion du réel, entretien par lequel Marie-Claire Bancquart souhaite poursuivre le travail de celle qui était « toujours prête à faire connaître les jeunes poètes, à les aider, et si attentive à leur évolution ». La plupart des auteurs rendent ainsi hommage à Arlette Albert-Birot, en soulignant les pistes de recherche qu’elle avait suggérées (Marianne Simon-Oikawa), ses « centres d’intérêts […] toujours pluriel[s] » (Montserrat Prudon-Moral), sa capacité à « ouvr[ir] les passages, fécond[er] les amitiés » (Mireille Calle-Gruber) et « la fidélité et l’amitié sans failles », qu’Adélaïde M. Russo retrouve au cœur de l’œuvre de Michel Deguy.

C’est bien cette avidité joyeuse pour toutes les manifestations de la poésie et de l’art, riche de pistes pour les lecteurs comme pour les chercheurs, que fait apercevoir la troisième partie, « Un regard sur la poésie », en présentant un choix d’articles, de comptes rendus et de préfaces que la modestie d’Arlette Albert-Birot n’avait jamais cherché à réunir : consacrés à PAB ou à des poètes français du XXe siècle, Max Jacob – elle a été, de 1989 à 1994, présidente de l’Association Les Amis de Max Jacob –, Antonin Artaud, Michel Seuphor, les membres de la revue Centres (Georges-Emmanuel Clancier, Robert Margerit, René Rougerie), Nelly Kaplan, Serge Pey, Michel Nicoletti, ainsi que le peintre Michel Mousseau, ou encore balayant de manière faussement « désinvolte » (p. 272) le rapport à la mort dans la poésie et les arts depuis l’antiquité jusqu’à Cozette de Charmoy. On y retrouve toujours la préoccupation sensible d’Arlette Albert-Birot pour la personne : loin d’une présentation abstraite, elle s’attache toujours à remettre l’œuvre dans le contexte à la fois personnel et historique de l’auteur, qu’elle réinscrit dans le réseau des lectures, des échanges et des rencontres. Car il n’y a pas, chez Arlette Albert-Birot, d’approche qui ne relève aussi, d’abord, d’une sympathie, dans laquelle elle fonde sa démarche : « On n’entre pas en Artaud impunément, et je revendique même le droit à une totale subjectivité qu’il me semblerait indécent de tenter de justifier. Avec respect, avec émotion, mais aussi avec une angoisse profonde, “j’assiste à Antonin Artaud” » (p. 253-254). C’est de cette sympathie qu’elle tire la justesse de ses lectures et de ses formules ; on en citera pour finir quelques-unes, qui permettront de continuer à l’entendre : « Tout lui est sien qu’il transmue en une poésie de son temps. Nous sommes bien au-delà de la parodie, sur le terrain plus noble de la métamorphose », dit-elle de Max Jacob (p. 243) ; « Cette réflexion en tornade salutaire, cette agressivité gourmande, destructrice et boulimique », pour décrire le travail de Christian Prigent (p. 256) ; « La tomate, certes, rouge comme le sang, écrasée, piétinée, dérisoire, mais aussi “le nom de la tomate”, emblématique de tous les autres noms. Le poète nomme, et partant inscrit l’acte à jamais. », à propos de « la parole des bâtons » de Serge Pey (p. 343) ; ou encore, à propos de Pierre Albert-Birot qui, par son « goût du dénombrement, de l’accumulation, de la démesure qui nous coupent des contingences », « met ces dérives en mots, effaçant l’insolite en le soulignant » (p. 337 et 332).

Certes, on pourrait ajouter de nombreux noms parmi ceux qu’elle a étudiés, et que mentionnent les indications bibliographiques qui clôturent l’ouvrage, parmi lesquels Roch Grey, sur laquelle elle présente son mémoire de maîtrise, Jean Follain, fidèle ami de PAB, Jacques Maret, Claude Cahun, ou encore ceux qu’elle a contribué à faire connaître, tels Hubert Haddad, Christophe Tarkos, Jacques Demarcq, Valérie Rouzeau ou Edith Azam, sans parler de tous ceux – toute la poésie contemporaine, française et étrangère – auxquels elle a offert la scène du Marché de la poésie (dont elle a assuré la présidence depuis sa création avec son ami l’éditeur Jean-Michel Place en 1983, jusqu’en 2009), ou dont elle a aidé à la publication en soutenant revues et éditeurs par le biais, entre autres, de son travail au Centre National du Livre. Mais tel quel, le volume est un bel hommage à l’énergie et au rayonnement de cette grande femme qui fut une très grande dame.

Si l’on ne se remet pas de ce décès brutal et de cette absence, nul doute que l’on ne retrouve ici, bien vivant, tout l’art d’Arlette Albert-Birot à rendre la « poésie vivante ».

Isabelle Krzywkowski

(Université Stendhal-Grenoble 3)

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Arlette Albert-Birot : « La Panthère noire ou le retour à l’ordre », dans Pierre Albert-Birot, Laboratoire de modernité [colloque de Cerisy, 1995], textes réunis par Madeleine Renouard, Paris, Jean-Michel Place, 1997, 324 p., p. 165.

Depuis Ma morte (1931), Albert-Birot est le seul artisan de ses livres. Rappelons qu’une fois les poèmes composés, à caractères élevés, il doit faire le montage et la mise au point ; que les pages ne peuvent guère être tirées que deux à deux (c’est le cas de La Panthère noire) et feuille à feuille ; que pour un cahier de notre recueil, il faut huit passages sous la presse, multipliés par le nombre d’exemplaires ; qu’Albert-Birot doit, pour finir, plier, coudre et brocher le tirage. Chaque livre est l’occasion d’une recherche de typographie, de mise en page, de format, qui correspondent à l’esprit des poèmes. Nous sommes donc à une période de travail intense devant la presse. Après La Panthère noire, il y aura Miniatures, en 1939, ensuite PAB entreprendra de composer et tirer Silex (AN 123-164), mais il ne terminera pas le travail, un cahier manque. Miniatures sera le dernier livre à sortir des presses. PAB quitte le 26 de la rue du Départ au printemps 1939, pour le 71 de la rue des Saints-Pères, où il aura enfin un véritable atelier – en fait, l’office, à côté de la cuisine[1]. Néanmoins, la grande époque de l’auto-édition est révolue. D’abord PAB mettra plus d’un an à emménager, ensuite, il y aura la guerre, l’exode, qui ne donnent guère de cœur à l’ouvrage, à quoi peut s’ajouter une certaine lassitude ; enfin, il trouvera meilleur accueil auprès de quelques éditeurs, Denoël jusqu’à sa mort, Pierre Seghers, Claude Aveline, Bruno Durocher puis Rougerie.


[1] Les deux pièces se trouvaient juste au-dessus des anciens ateliers Bemourad, « À la belle édition », la maison à la rose.

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Le Musée d’Angoulême annonce une exposition sur Pierre Albert-Birot !

Pierre Albert-Birot (1876-1967), l’artiste au pied de la lettre

du 7 juin 2013 au 6 janvier 2014

À l’occasion de la récente acquisition de ses œuvres de jeunesse, une exposition bilan sur un artiste angoumoisin méconnu, qui participa aux balbutiements du Surréalisme. Le fonds d’atelier conservé par sa famille désormais au musée, donne de précieuses indications sur la vie et les mécanismes de création de cet autodidacte qui a tâté de tous les moyens d’expression, de la sculpture à la peinture, en excellant surtout dans le domaine du graphisme.
Son passage à l’écriture et à l’édition typographique avec sa célèbre revue SIC marque sans doute le point culminant et le tournant de sa vie créative, entre 1916 et 1919. Elle fut vécue par Albert-Birot lui-même comme une seconde naissance.
Cette exposition, complétée par des prêts inédits du Centre Pompidou et de collections privées, a pour ambition de montrer non seulement ce que l’histoire de l’art a choisi de garder de l’œuvre, le meilleur ou la création avant-gardiste, mais aussi le parcours, la production dans son ensemble, sa complexité et son inégalité. La réalité économique et sociale, la vie et le travail laborieux transparaissent dans la grande variété de créations qui, bien que contemporaines, semblent parfois issues de mains différentes, tant elles sont disparates.
Elles éclairent le processus créatif sous un angle nouveau et enrichissent notre connaissance de l’artiste.

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Pierre Albert-Birot, Poésie 1916-1920 (Trente et un poèmes de poche, La Joie des sept couleurs, La Triloterie), Mortemart, Rougerie, 1987, avant-propos pour la nouvelle édition, p. 9-30, p. 13.

Albert-Birot, dès son premier recueil, manifeste ses goûts pour l’édition ; un brouillon de lettre, griffonné au dos d’une enveloppe portant le cachet postal 20-2-17, nous renseigne sur ses intentions :

« Voulez-vous me dire s’il vous est possible d’exécuter le petit travail ci-dessous et à quel prix ?

Environ 300 vers à répartir dans une plaquette in-16 Jésus de 64 pages, c’est-à-dire 2 feuilles et une couverture. La composition serait donc à faire sans doute en 12 ou en 14 selon les caractères et avec beaucoup de blancs et de pages blanches. Pour faire plus de dos il faudrait bien entendu brocher par 4 cahiers au moins. Pour le papier il faudrait qu’il joue le luxe, qu’il ne soit pas commun et qu’il ait surtout beaucoup de main afin de faire une plaquette aussi épaisse que possible.

Le tirage, très petit, serait de 150 et il faudrait qu’on puisse vendre cela très bon marché.

Combien de temps vous faudrait-il ?

Comme je commence à faire de l’édition, si vous me faites des prix avantageux, nous pourrons avoir assez souvent affaire ensemble. »

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