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Archive for décembre 2013

 « Pierre Albert-Birot et le Château des Poètes », dans Architecture, littérature et espaces, textes réunis par Pierre Hyppolite, préface de Philippe Hamon, PULIM, coll. « Espaces humains », Limoges, 2006, 513 p., p. 265-276.

Albert-Birot, grand lecteur de textes médiévaux[1], entre dans le royaume de la libre volonté, il s’en donne à cœur joie avec le merveilleux, la démesure et l’hypertrophie que permet le rêve. Le château-séraphin s’édifie devant nos yeux : il y faudra quasi cent ans, ce qui ne compte pas. Grabinoulor n’y dénombrera pas la foule des terrassiers introduits à chaque étape de la construction par la réitération de la phrase leitmotiv « Grabinoulor donna des ordres aux terrassiers », qui instaure la dimension de l’épique. Cent maçons, plus de cinq cents sculpteurs, une foule de marbriers, de fondeurs, mille ciseleurs, tous les travailleurs du bois, cinq cents forgerons, six cents orfèvres, mille verriers, six cents émailleurs, mille ouvriers de l’acier, huit cents porcelainiers sont convoqués au fur et à mesure que s’élèvent les dix châteaux concentriques. L’édification est ritualisée par les reprises de formules qui rythment l’exaltation verbale : vertigineuses fouilles, fouilles à sous-fouilles, fouilles-labyrinthées, fouilles à piliers, fouilles-jardins, fouilles à triple étage, fouilles-pièces d’eau, fouilles-enfer, fouilles-aquarium. Et chacun des dix châteaux a quatre tours, hautes de deux cents mètres pour le premier, descendant doucement à vingt pour le dernier. Château-dentelle, château-châsse, château-image, château-forêt, château-fable, château-lumière, château-vase, château-trésor, château-joie… Et « Grabinoulor s’arrêta et le regarda […] dressé dans l’espace des hommes ce complexe et inexplorable et incompréhensible Château des Poètes ».


[1] Il rapprocha du français moderne plusieurs fragments, publiés dans Les Amusements naturels.

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Pierre Albert-Birot, Les six livres de Grabinoulor, édition établie par Arlette Albert-Birot, Hélène Cazes et Marie-Louise Lentengre, 1e éd. intégrale, Paris, Jean-Michel Place, 1991, 963 p., postface d’Arlette Albert-Birot (« De l’éveil au point final »), p. 947-950, p. 949.

Il faut entrer dans Grabinoulor pour le mériter. L’auteur nous refuse la facilité d’une lecture en diagonale, il est un impérieux Virgile qui s’impose de nous violenter quelque peu pour mieux nous guider dans l’œuvre. Mais la langue est logique, la syntaxe rigoureuse, la grammaire très sûre : on ne bute pas deux fois au long de ces 944 pages, lorsqu’on a appris à respirer au rythme de Grabinoulor. Quelle santé ! De la gaîté à la malice, de la naïveté narquoise à l’enchaînement subtil, Pierre Albert-Birot nous entraîne. À sa suite, on trouve bientôt naturel tout ce qui ne l’est pas. Mais lorsqu’on sort du livre et que l’on remet les pieds sur le sol parisien ou sur tout autre de notre bonne vieille terre, on n’est pas loin de juger « bizarre » ce qui nous environne. L’insolite, la surprise, souvenir vivace de l’esthétique de l’Esprit nouveau, nous sont devenus si familiers qu’un rapport neuf s’instaure entre nous et le monde.

Grabinoulor ? Si l’on commence à ronronner, si l’on se laisse prendre à la glu du quotidien, si l’imaginaire perd ses pouvoirs, ce peut être le remède salutaire, car dans son Livre, l’ambition d’Albert-Birot est à la démesure de ses rêves. Il a voulu que Grabinoulor soit un livre-somme, il a voulu y faire entrer rien moins que l’univers, tant celui qui nous entoure que l’autre, selon lui plus vaste, qu’il portait en lui.

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