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Archive for mars 2014

Pour Arlette

Le 25 juin 2009, moins d’un an avant sa mort, Arlette Albert-Birot, membre du conseil d’administration de l’IMEC, avait présidé son Assemblée générale. Arlette présidait de façon admirable : fermement, rondement, gracieusement. Elle était une présidente née. Tout le monde la voulait : les amis de Max Jacob, les amis de Jean Tardieu, la société Victor Hugo, la commission Poésie du Centre national du Livre, le Centre régional de Basse-Normandie et, bien sûr, le Marché de la Poésie à Paris. Arlette courait d’un colloque l’autre, passait de Follain à Soupault, de Serge Pey à Georges-Emmanuel Clancier, sautait de Beaubourg à Cerisy, de Cuba à San Francisco – puis disparaissait trois jours à Ouistreham pour nager en solitaire.

Tout cela aurait pu suffire à remplir une vie. Mais Arlette n’était pas qu’une magnifique administratrice de la poésie, ouverte, active, disponible, généreuse. Elle n’était pas qu’une immense lectrice, critique et éditrice de textes littéraires. Ceux qui l’aimaient, l’aimaient aussi, peut-être sans le savoir, pour une tout autre raison. Il y avait en elle une royauté secrète qui émanait moins de son autorité débonnaire que des deux choix radicaux qui avaient impérieusement orienté sa vie.

Le premier, c’est celui qu’elle avait fait en rencontrant, à l’âge de 24 ans, le poète et dramaturge Pierre Albert-Birot qui en avait alors 76. Quelques années plus tard, elle accomplissait la rupture. Rupture de son précédent mariage, mais aussi rupture avec sa famille, les convenances, la normalité. À chaque fois que je croisais Arlette, des années plus tard, je pensais, éberlué : cette femme a épousé un homme qui avait quatre ans de plus qu’Apollinaire. De leur existence commune, elle disait fièrement : « Treize ans de vie parfaite ». On peut y ajouter aussi quarante-trois ans durant lesquels elle aura veillé comme personne sur l’œuvre du poète. Arlette était au-dessus des lois. En conséquence, oui, elle était plus qu’une présidente, une reine. La Reine Catherine, comme l’appelait familièrement son ami et complice, Jean-Michel Place.

L’autre choix qu’elle avait fait, est tout aussi radical que le précédent et l’a sans doute déterminé : Arlette avait choisi, envers et contre tout, d’être heureuse. À cette grave décision et pour notre bonheur à tous, elle s’est tenue jusqu’à son dernier jour.

Albert Dichy

Lettre de l’IMEC (n°15, printemps 2012)

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Arlette Albert-Birot, « La lumière et la grâce », dans Juste des livres Bibliophilie & livres d’artistes des Éditions Dumerchez, Éditions Dumerchez, 2009.

ZÉNO BIANU ET MICHEL MOUSSEAU : RÉPERTOIRE DES APPARITIONS[1]

L’échange entre les deux hommes est scandé par une série de livres à quatre mains. En 2003, dans Michel Mousseau, le temps de lumière3, Zéno est à l’écoute du peintre, de sa peinture, sa façon de voir fait « croître une vraie tension » ; une réflexion, dans l’acception forte du terme, tellement que la reproduction de la toile et le texte en regard sont inextricablement liés. Insensiblement, le lecteur passe du « je » au « tu », au « nous ». Les mondes du poète et du peintre se prolongent, interfèrent, se dissolvent l’un dans l’autre alors que pour notre bonheur – car nous sommes invités au partage –, se crée la plénitude d’une nouvelle approche puisque « l’art s’atteint toujours d’aventure ». J’ose affirmer que ce petit livre est une étape décisive pour les deux créateurs : s’il aide le profane à mieux pénétrer leur double mystère, sans « jamais donner de leçons », cette « expérience de vérité » les a fait entrer ensemble dans le « sanctuaire pour un saut périlleux continu ».

            Et voilà qui éclaire singulièrement le contenu de quatre recueils communs[2] publiés entre 2000 et 2006. C’est pour Zéno qu’apparaît le mot « Lisières », un terme déjà essentiel ; depuis quinze ans, Lisières est devenu pour Michel Mousseau un concept qui englobe autant la peinture que le dessin. « Lisière, il y a toujours quelque chose qui se dérobe, il y a toujours quelque chose à transgresser » dit-il évoquant ses marches dans la campagne cotentinoise : « Ne pas raisonner, être impliqué, une mobilisation extrême[3] » dont Répertoire des apparitions révèle une étape qui me semble fondamentale.


[1] Zéno Bianu, Répertoire des apparitions, sept mines de plomb et encre sur coffret, 2008.

[2] Zéno Bianu, Lisière d’infini, avec trois peintures de Michel Mousseau, Fata Morgana, 2000 ; Une passion précise, sérigraphie de Michel Mousseau, Del Arco, 2003 ; Le Génie juste, encre de Chine de Michel Mousseau, Transignum & Daniel Leuwers, 2004 ; Un jour, une vie, pastels et encres de Chine de Michel Mousseau, Rencontres, 2006.

[3] « La Parole au peintre », Pleine Marge, Cahiers de littérature, d’arts plastiques et de critique (dirigés par Jacqueline Chénieux) n° 31, Éditions Peeters, 2000, p. 101-127. (NdÉ).

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Arlette Albert-Birot, « Pour ne pas en finir avec Antonin Artaud », Mexico, ALFIL, 1996, p. 46-58.

Antonin Artaud

Donc en fait, Artaud, pas plus en poésie qu’ailleurs, ne récuse ni la notion d’œuvre, ni celle d’art. Et puisque j’évoque le terme de poésie, j’en profite pour préciser que, fidèle à l’auteur dont il est question, je comprends le mot dans son sens le plus large ; je considère comme poésie tout écrit, toute parole, mais aussi tout geste émanant d’Artaud qui n’a jamais rien laissé au hasard. Il est la forme, il est le fond, il est le signe, il ne vit que dans la re-création constante de son être, il est lui-même une œuvre, un message, qui ne se conçoit que dans l’effort spirituel et physique, que dans l’épreuve. L’épreuve qui, au XIIe siècle, chez Chrétien de Troyes par exemple, est la seule façon de faire ses preuves, de prouver que l’on est, en opposition avec la méprisable récréance qui serait l’aspiration au bonheur des gens heureux et sans histoires, et que l’on peut rapprocher de notre moderne récréation.

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